Rencontre avec Daphné Buiron, glaciologue et guide- naturaliste
Elle fascine les explorateurs, abrite une vie insoupçonnée et régule notre climat. Mais que savons-nous vraiment de cette peau de glace qui recouvre les océans polaires ? Glaciologue et guide-naturaliste pour PONANT EXPLORATIONS, Daphné Buiron nous éclaire sur les secrets de la banquise, un univers bien plus vivant et complexe qu’il n’y paraît.
En bref :
- La banquise, ou « glace de mer », est composée d’eau de mer gelée : elle se forme dès –1,8 °C, principalement en hiver, et fond en grande partie au printemps.
- Annuelle ou pluriannuelle, elle peut atteindre jusqu’à 6 ou 7 m d’épaisseur.
- Moins salée que l’eau de mer, elle expulse une grande partie du sel lors de sa formation.
- Plus épaisse et centrale en Arctique (océan entouré de terres), plus saisonnière autour du continent Antarctique.
- La banquise côtière est stable, la banquise dérivante est mobile.
- L’iceberg se distingue de la banquise. Il est issu d’un glacier terrestre et composé d’eau douce.
- La banquise constitue un pilier de l’écosystème polaire, essentiel à la reproduction, à la chasse et à toute la chaîne alimentaire.
- Elle joue un rôle climatique majeur par son effet miroir (albédo) et en alimentant la circulation océanique mondiale (circulation thermohaline).
Qu’appelle-t-on exactement la « banquise » ?
Ce qu’on appelle banquise porte un nom officiel plus parlant : la « glace de mer ». C’est littéralement le gel de l’océan qui survient l’hiver sous l’action du froid. L’eau salée ne gèle pas à 0 °C mais autour de -1,8 °C. À cette température, des cristaux se forment en surface et s’agglomèrent progressivement. On assiste d’abord à la naissance de petits cristaux, puis à leur élargissement et enfin à leur épaississement pour former une couche solide.
Peut-on observer la banquise toute l’année ?
La formation de la banquise est un phénomène saisonnier : au printemps, avec le retour du soleil et de l’air chaud, la banquise se disloque, fond et disparaît jusqu’à l’hiver suivant. On parle alors de banquise annuelle. Mais dans certaines zones protégées du haut Arctique, comme au nord-est du Groenland, il arrive que la banquise survive à l’été, gagnant une ou plusieurs années. Particulièrement solide, cette banquise pluriannuelle peut atteindre, avec les crêtes de compression, jusqu’à 6 ou 7 mètres d’épaisseur. C’est un témoin du passé climatique qu’il est crucial de préserver.
Est-ce que la banquise est salée ?
Lors de la formation de la banquise, le sel contenu dans l’eau de mer est en grande partie évacué de la glace via de petites fissures appelées « canaux de saumure ». Par conséquent, la banquise est beaucoup moins salée que l’eau de l’océan qui l’entoure.
Qu’est-ce qui distingue l’iceberg de la banquise ?
Icebergs pris dans la banquise dans la baie de Disko, Groenland
Si en hiver les icebergs se retrouvent souvent piégés au milieu de la banquise, ils ne sont pourtant pas composés d’eau de mer. L’iceberg naît sur la terre : c’est un morceau de glacier – de la neige compactée et transformée en glace – qui se détache pour tomber dans la mer. Les icebergs sont donc composés d’eau douce. La banquise, quant à elle, naît dans la mer : c’est de l’océan gelé. Elle commence généralement à se former dans les lieux protégés – baies, fjords –, s’accrochant aux côtes avant de s’étendre vers le large.
Visuellement, tout les oppose : la banquise est une croûte fine, quelques mètres maximum, alors qu’un iceberg est une montagne de glace très dure, beaucoup plus haute et épaisse, pouvant culminer à des dizaines de mètres au-dessus de la surface, tandis que sa partie immergée peut plonger jusqu’à plusieurs centaines de mètres de profondeur.
Comment la banquise se répartit-elle entre Arctique et Antarctique ?
L’Arctique est un océan entouré de terres : la banquise y est centrale, plus épaisse – en moyenne 2 à 3 mètres, contre 1 à 2 mètres environ en Antarctique – et permanente au pôle Nord. En hiver, elle grandit et s’étale jusqu’à des latitudes plus basses atteignant le nord du Groenland, le Spitzberg ou encore l’archipel arctique canadien.
En Antarctique, c’est l’inverse : c’est un immense continent entouré d’un océan. La banquise se forme tout autour mais y est moins étendue car elle atteint vite des latitudes plus chaudes. Dans les deux cas, on observe cette « pulsation » saisonnière : la glace s’étend pendant la nuit polaire en s’épaississant par le dessous, et se rétracte en été. C’est un milieu dynamique qui ne cesse de bouger.
La banquise prend parfois des formes étonnantes…
“Crêpes de glace” sur la banquise, en Arctique.
C’est un paysage en mouvement perpétuel dont les reliefs racontent les conditions de sa formation. Si la mer est agitée lors du gel, les petites baguettes de cristaux s’agglomèrent et s’entrechoquent. Au point de voir leurs angles s’arrondir et leurs bords se relever pour former ce qu’on appelle des pancakes ice, ou « crêpes de glace », qui finiront par se souder les uns aux autres.
En revanche, dans une zone abritée, la surface fige d’un seul coup. Elle forme une immense plaque lisse, sombre et élastique, semblable à une vitre : un nilas. C’est une glace très fine, de 2 à 3 cm, qui ondule sous l’effet de la houle sans se rompre. Impossible de marcher dessus, mais son observation est fascinante.
Pourquoi la banquise comporte-t-elle des reliefs ?
Crête de compression sur la banquise au Groenland
Comme l’océan bouge en dessous, les plaques, plus ou moins soudées entre elles, travaillent en permanence. Lorsque deux plaques entrent en collision, elles forment des « crêtes de compression », des amoncellements de blocs de glace qui peuvent monter à plusieurs mètres de haut. C’est un terrain accidenté où il est extrêmement difficile d’évoluer.
Par ailleurs, l’écartement des plaques ouvre des rivières d’eau sombre, des chenaux. Ces fissures peuvent parfois être masquées par la neige. C’est pourquoi, lors des sorties, les guides sondent systématiquement la glace pour baliser un parcours parfaitement sécurisé.
L’outil du guide : le tuuq
Pour tester la solidité de la glace, les guides utilisent un outil traditionnel inuit : le tuuq. C’est un grand bâton lesté d’une pointe en métal. En frappant la glace, le son produit et la résistance à l’impact indiquent l’épaisseur de la plaque. On considère qu’à partir de 30 cm de glace homogène, celle-ci est suffisamment solide pour supporter un groupe, et qu’à partir de 60 cm d’épaisseur, un camion peut se déplacer dessus. En fin d’hiver, la banquise annuelle peut atteindre près de 2 mètres d’épaisseur.
On parle de banquise « côtière » et « dérivante ». Qu’est-ce qui les distingue ?
Plaques dérivantes de banquise au Groenland
Le mouvement ! La banquise côtière, ou fast ice, reste fixée au rivage, accrochée aux rochers ou aux îles. Elle est stable. C’est un plancher sûr pour la faune au printemps : c’est là que les phoques mettent bas et que les ours chassent. Mais c’est aussi là que les Inuits se déplacent en traineaux à chiens et établissent leurs campements de chasse.
À l’inverse, dès que la glace se détache sous l’action du vent et part au large, on parle alors de « banquise dérivante ». Elle voyage au gré des courants, formant des plaques plus ou moins morcelées. C’est un milieu instable. Visuellement, si les plaques sont immenses, la différence est subtile, mais dès que la banquise dérivante se fracture, le paysage devient beaucoup plus morcelé.
Un phénomène étrange ponctue parfois ce désert blanc : les polynies. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Baleine venue se nourrir dans les eaux libres de la banquise en Antarctique
C’est difficile à identifier depuis le pont d’un navire car c’est immense, mais très visible par satellite. Une polynie est une vaste zone d’eau libre au milieu de la banquise, qui ne gèle pas même par grand froid, maintenue ouverte par des vents constants ou des courants. Paradoxalement, c’est là que se « fabrique » le plus de glace de mer, car elle se reforme en continu avant d’être évacuée par le vent.
Les polynies sont surtout des zones cruciales pour l’écosystème : comme l’eau y est libre, c’est une fenêtre de respiration indispensable. Les mammifères marins tels que les baleines, les narvals ou les phoques peuvent venir y respirer et s’y nourrir en plein hiver sans être gênés par la glace.
Sous la surface se cache un autre moteur de vie : qu’est-ce que le bloom de phytoplancton ?
La banquise n’est pas stérile et joue un rôle essentiel : elle constitue la base de toute la chaîne alimentaire polaire. En hiver, pendant la nuit polaire, micro-algues et bactéries se mettent à l’abri dans les fissures de la glace. Au printemps, la lumière traverse la banquise devenue plus fine : c’est le réveil, le bloom. Une explosion de phytoplancton sous la glace, formant de vastes prairies sous-marines. C’est la base de toute la chaîne alimentaire polaire. Ces algues nourrissent le krill, qui nourrit à son tour poissons, oiseaux, manchots, phoques et baleines. Sans banquise pour abriter ce phytoplancton, c’est tout l’écosystème qui s’effondre.
Au-delà de l’alimentation, comment la faune utilise-t-elle physiquement la banquise ?
Ours polaire sur la banquise, au Groenland
La banquise est un plancher indispensable pour la faune polaire. Elle sert d’abord à la reproduction : c’est sur la banquise côtière que les phoques mettent bas au printemps, car les petits ne savent pas nager. Après de longues campagnes de pêche d’une semaine ou plus, la banquise constitue également pour les phoques une plateforme pour dormir au sec et se mettre à l’abri des prédateurs marins comme les orques.
La banquise est aussi un immense territoire de chasse pour l’ours polaire en Arctique qui l’arpente sur des centaines de kilomètres. En Antarctique, les manchots l’utilisent comme une voie de passage pour rejoindre l’océan. Elle est essentielle pour les manchots empereur notamment, qui s’y reproduisent, y élèvent leurs petits et l’utilisent comme refuge entre deux sessions de pêche.
Un territoire habité
En Arctique, pour les communautés inuites et groenlandaises, la banquise n’est pas une barrière, mais un prolongement de la terre ferme : un territoire de chasse et une voie de communication reliant les villages. La glace joue aussi un rôle de rempart : la banquise côtière protège les terres de la houle et des tempêtes. Avec sa diminution, l’érosion des côtes s’accélère, menaçant les habitations.
Quel rôle joue la banquise dans l’équilibre climatique mondial actuel ?
Son rôle est fondamental. À commencer par l’effet albédo : sa surface blanche agit comme un miroir qui renvoie l’énergie solaire vers l’espace, maintenant le froid. Si elle fond, l’océan sombre absorbe la chaleur, accélérant le réchauffement dans une sorte d’emballement thermique.
Par ailleurs, la banquise, c’est le moteur des océans. En gelant, la glace expulse le sel, ce qui rend l’eau plus dense, plus lourde. Elle coule vers les grands fonds, créant un courant profond qui draine et attire en surface les eaux plus chaudes. C’est la circulation thermohaline qui est à l’origine, notamment, du Gulf Stream dans l’Atlantique. Avec moins de banquise, c’est ce moteur qui ralentit, avec un impact direct sur le climat mondial.
Daphné Buiron
Spécialisée en géosciences, Daphné Buiron est titulaire d’un doctorat en climatologie et glaciologie, portant sur l’étude des carottes de glace pour comprendre le climat terrestre. En 2012, elle a hiverné comme chimiste-glaciologue sur la base Dumont d’Urville en Terre Adélie (Antarctique) et depuis, elle explore les régions polaires comme guide d’expédition, conférencière et coordinatrice scientifique. Passionnée par l’Arctique et la culture inuite, elle partage ses expériences à travers l’écriture, la photographie et des ateliers éducatifs.
Crédits photos : PONANT/Julien Fabro ; Benjamin Hardman ; StudioPONANT/Morgane Monneret ; Nathalie Michel ; Olivier Blaud
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