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Vaiana Drollet, Galerie Winkler, Papeete

Galerie Winkler : le souffle de l’art polynésien

L’avant-garde artistique du Pacifique

 

À Papeete, la galerie Winkler est une institution. Depuis 2000, Vaiana Drollet a transformé cet espace historique en laboratoire de la création contemporaine. Rencontre avec une passionnée qui nous ouvre les portes d’une scène locale en ébullition, où les artistes polynésiens questionnent avec force leur identité.

Vous reprenez cette institution en 2000. Quel a été le déclic ?

J’ai choisi l’aventure ! À l’époque, le paysage artistique était dominé par les « peintres voyageurs » et je respecte cet héritage. Mais je voulais rompre avec ce regard extérieur pour offrir un espace aux artistes polynésiens. C’était un défi car il n’existe pas d’école supérieure d’art ici. Mais grâce à Internet, une jeunesse autodidacte s’est ouverte au monde, tel un volcan qui s’éveille ! Les nouvelles générations se sont réapproprié leur culture avec une envie viscérale de s’exprimer par eux-mêmes, loin de la copie.

60 ans d’histoire à Papeete

La galerie Winkler est la plus ancienne galerie de Tahiti. Fondée en 1964 par Sandy Winkler, ancien élève de l’Ecole du Louvre (promotion 1952), et expert auprès des Tribunaux de Pape’ete. Elle a longtemps exposé les peintres classiques. Depuis sa reprise en 2000 par Vaiana Drollet, la ligne éditoriale a évolué pour devenir le fer de lance de l’art contemporain du Pacifique. Tout en conservant un lien avec des artistes historiques, tels qu’Andreas Dettloff, la galerie se consacre aujourd’hui à la promotion de la jeune création – sculpture, peinture, street art –, jouant un rôle d’incubateur de talents et de passerelle vers l’international.

Que raconte cette nouvelle garde sur la société actuelle ?

Elle dépeint la réalité du Fenua [« la terre », « le pays », ndlr] sans fard, loin de la vahiné de papier glacé. Les artistes abordent des thèmes identitaires, sociaux, écologiques ou politiques comme l’héritage du nucléaire. L’esthétique polynésienne contemporaine se définit par cette tension permanente entre tradition et modernité. Le street art a joué un rôle de déclencheur majeur pour cette génération nourrie de culture américaine : il a libéré la parole et le geste. Les codes ancestraux ne sont plus figés, ils sont bousculés et transcendés par les enjeux d’aujourd’hui.

Peinture d'Andreas Dettloff : un atoll polynésien cerné de hauts gratte-ciel blancs autour de son lagon bleu.

Peinture d’Andreas Dettloff : un atoll polynésien cerné de hauts gratte-ciel blancs autour de son lagon bleu.

Comment la matière exprime-t-elle ce lien au territoire ?

Par une multiplicité de textures inattendue. C’est un rapport charnel à la matière. Le sculpteur Jonathan Mencarelli tord les motifs marquisiens vers l’abstraction totale. L’artiste Tary manie l’ironie en apposant un logo McDonald’s sur un umete [bol cérémonial traditionnel, ndlr] traditionnel en résine, confrontant mondialisation et sacré. Quant au peintre Tuatahi, il figure une jeunesse urbaine désœuvrée mais entourée de motifs ancestraux évoquant le mana, cette force spirituelle invisible qui habite nos îles.

Sculpture de Tahe : trois personnages soutenant un bol traditionnel surmonté du grand M en bois de McDonald's.

Sculpture de Tahe : trois personnages soutenant un bol traditionnel surmonté du grand M en bois de McDonald’s.

Vaiana Drollet : l’éducation du regard

Quand elle reprend la galerie Winkler en 2000, Vaiana Drollet n’a que 23 ans. L’institution est alors le repaire des « peintres voyageurs ». Mais la jeune femme, fraîchement rentrée de métropole, porte une autre vision. Ancienne professeure d’arts plastiques, elle aborde son métier avec une mission : transmettre. De la salle de classe aux cimaises, elle a gardé cette volonté d’éduquer le regard et de bousculer les certitudes. Sous son impulsion, la doyenne des galeries polynésiennes est devenue un incubateur de talents exigeant.

Dans quelles mesures l’enseignement des arts en Polynésie accompagne-t-il ce nouveau souffle créatif ?

Le Centre des métiers d’art de la Polynésie française a considérablement évolué. On a dépassé la simple copie des anciens pour s’ouvrir au monde. Je pense à Taunatere. Issue du Centre, elle a développé une technique propre sur le bois, à mi-chemin entre sculpture et peinture. Elle déconstruit la matière brute pour la réassembler en fragments, comme des puzzles, créant des compositions organiques en relief. L’illustration parfaite qu’un savoir-faire ancestral peut être utilisé pour créer une œuvre résolument contemporaine.

Œuvre en bois de Taunatere aux motifs imbriqués aux tons chauds, verts et bleus, évoquant l'éclosion d'une fleur et l’éruption d’un volcan

Œuvre en bois de Taunatere aux motifs imbriqués aux tons chauds, verts et bleus, évoquant l’éclosion d’une fleur et l’éruption d’un volcan.

Existe-t-il une esthétique contemporaine propre au Fenua ?

Complètement. Elle se définit par ce corps-à-corps entre tradition et modernité. Ce qui la rend unique, c’est l’intégration du motif traditionnel, non pas comme un ornement figé, mais comme un langage vivant. Qu’il s’agisse de l’image du Tiki ou des graphismes du tatouage, ces éléments identitaires sont digérés et remixés avec des codes contemporains. C’est une identité artistique propre qui ne peut exister nulle part ailleurs qu’ici, au milieu du Pacifique.

Peinture de Tuatahi : un jeune homme en casquette et tongs assis sur un rocher, sur fond de motifs polynésiens.

Peinture de Tuatahi : un jeune homme en casquette et tongs assis sur un rocher, sur fond de motifs polynésiens.

Escale à Moorea : Tai Anapa, l’art à demeure

Pour prolonger l’expérience au-delà de la galerie, Vaiana Drollet a imaginé un refuge singulier sur l’île sœur de Moorea : au cœur de sa maison d’hôtes baptisée Tai Anapa, trois chambres, trois univers, sont confiés chaque année à de nouveaux artistes qui investissent l’espace du sol au plafond. « Un lieu d’inspiration profonde, d’échange, confie-t-elle. Une façon de s’immerger dans la création locale. »

Quel regard les voyageurs posent-ils sur ces œuvres ?

Ils arrivent souvent avec un imaginaire figé, s’attendent à des paysages lisses et découvrent une scène engagée, authentique, parfois rugueuse. Ce choc est salutaire. Ils sont touchés, précisément parce qu’ils sentent que l’art ici n’est pas un décor pour touristes : il vibre, il questionne le vivant. En acquérant une œuvre ici, ils ne repartent pas seulement avec un objet d’art mais avec une part de notre identité réelle, celle d’une culture vivante qui ne s’est pas arrêtée au temps de Gauguin.

Peinture de Tāhiri : une femme en robe noire portant des fleurs sur l'épaule, devant un fond végétal rose et orange.

Peinture de Tāhiri : une femme en robe noire portant des fleurs sur l’épaule, devant un fond végétal rose et orange.

Tahiti confidentiel : le carnet de Vaiana Drollet

  • Culture : le musée de Tahiti et des Îles

Un lieu de transmission incontournable, à la fois populaire et moderne, pour comprendre l’histoire et la culture polynésienne.

  • L’instant café : le marché de Papeete

Dès l’aube, c’est le cœur battant de l’île. Sinon, direction le Café Roti, face à la mairie, pour sentir le pouls de la ville qui se réveille.

  • Nature : la Pointe Vénus

Sublime plage de sable noir sur la côte Est. Un lieu chargé d’histoire familiale pour Vaiana, dont l’aïeul fut gardien du phare.

  • Savoir-faire : l’atelier de Ken Hardie

À Faa’a, ce tourneur sur bois d’exception incarne l’artisanat d’art, mêlant techniques traditionnelles et vision contemporaine.

  • À lire : Pina de Titaua Peu

Une plume puissante, sans concession, qui dépeint la société polynésienne actuelle avec une force tellurique. Indispensable.

 

Crédits photos : ©DR Galerie Winkler ; Andreas Dettloff ; Tahe ; Taunatere ; Tuatahi ; Tāhiri 

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AUTEUR
Mathieu Menossi

Passionné de cinéma et de photographie, historien de formation, c'est à la radio que Mathieu s'initie au journalisme. Des ondes, il passe ensuite au web pour poser sa plume. Ses domaines de prédilection ? Le voyage à travers les livres et les films, les mots et les images. Mais aussi le voyage, le vrai. Celui qui mène à la découverte de nouvelles cultures, à la rencontre du monde et de la diversité de ceux qui le peuplent.

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