Il était une fois les pionniers de l’Antarctique…
Réalisateur et arrière-petit-fils du pionnier belge Adrien de Gerlache, Henri revient d’un nouveau voyage en Antarctique avec PONANT EXPLORATIONS à bord de L’Austral. Caméra au poing, ce conteur du Grand Sud prépare une série documentaire ambitieuse sur l’âge héroïque de l’exploration polaire. Une épopée collective où l’humilité face aux éléments l’a emporté sur la course à la conquête des pôles.
Pour votre série, pourquoi privilégier le collectif au héros solitaire ?
Alors que je préparais une exposition à Anvers, j’ai réalisé qu’il existait une correspondance foisonnante entre les grands pionniers des pôles : Adrien de Gerlache, Roald Amundsen, Frederick Cook, Robert F. Scott, Jean-Baptiste Charcot … ces hommes-là formaient presque une équipe. L’histoire a pourtant souvent préféré retenir les exploits individuels à la gloire d’une nation alors qu’en réalité, les avancées des uns permettaient aux autres d’aller plus loin.
La Belgica naviguant dans « le détroit de Gerlache », 1898 ©Gerlache Polar Memory
Si Roald Amundsen est le premier homme à parvenir au pôle Sud en 1911, c’est notamment parce qu’il a appris de Frederick Cook lors de l’Expédition antarctique belge (1897-1899, ndlr), alors qu’ils affrontaient ensemble l’hivernage forcé de la Belgica. C’est un véritable concours de circonstances collectives qui a permis d’aborder ce continent de toutes parts. Il y avait de la concurrence, certes, mais elle était saine. Face à des éléments extrêmes, l’ego d’un seul homme ne suffisait pas. Il fallait impérativement s’échanger des informations pour réussir.
L’épopée de la Belgica
Le 16 août 1897, la Belgica, un trois-mâts en bois à la coque renforcée quitte Anvers pour la première Expédition antarctique belge – plus tard renommée Expédition Belgica. Son commandant, le jeune Adrien de Gerlache, a une ambition : percer les mystères de l’Antarctique, dernière terra incognita. À bord, moins d’une vingtaine d’hommes de toutes nationalités, dont deux hommes dont les noms entreront bientôt dans la légende : le médecin américain Frederick Cook et un jeune lieutenant norvégien nommé Roald Amundsen. En avril 1899, après plus d’un an de silence radio, un télégramme est envoyé. La Belgica revient triomphante, ayant surmonté 15 mois en Antarctique et le tout premier hivernage polaire de l’histoire, et rapportant des résultats scientifiques prolifiques.
L’expérience acquise lors de leurs expéditions polaires en Arctique a-t-elle joué un rôle dans leur exploration de l’Antarctique ?
Oui et c’était pourtant une époque colonialiste où l’on pensait que les empires et la force de l’Occident pouvaient tout conquérir. Mais l’Antarctique est un endroit plus grand qu’eux. Amundsen a eu l’humilité d’apprendre des Inuits pendant cinq ans dans le Grand Nord avant de se lancer dans sa course au pôle. Se dire que ceux qui vivent là depuis toujours ont beaucoup à nous apprendre était très nouveau à l’époque.
Ces échanges entre les premiers explorateurs de l’Antarctique ont-ils posé les bases de la future coopération internationale autour du Continent Blanc ?
Certaines expéditions, comme celle de la Belgica, étaient composées de plusieurs nationalités, y compris parmi les scientifiques. Ces hommes ont mené des recherches, et ne sont pas partis uniquement pour le privilège de planter un drapeau. Sans qu’ils le veuillent vraiment, ces explorateurs ont posé les prémices de la collaboration internationale qui s’est concrétisée avec le Traité sur l’Antarctique en 1959. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les douze pays signataires avaient tous une riche histoire polaire et des explorateurs issus de cette époque héroïque.
Mon grand-père, Gaston de Gerlache, s’est inscrit dans cette histoire en établissant en Antarctique la base scientifique belge Roi Baudouin en 1957, à l’occasion de l’Année géophysique internationale, dans la lignée des premières bases [chilienne en 1947, australienne en 1954, américaine en 1955, russe et française en 1956, ndlr]. Aujourd’hui encore, ce continent de 14 millions de kilomètres carrés reste ce formidable laboratoire mondial dédié à la paix.
Fresque chorale au cœur de la banquise
Prévue pour la fin de l’année 2027, la prochaine série documentaire d’Henri de Gerlache, Antarctica, l’âge héroïque, retracera les destinées croisées des figures majeures de l’exploration polaire entre 1895 et 1915. Pour tourner cette grande fresque historique, le réalisateur s’est entouré d’une équipe experte des conditions extrêmes : Laurent Chalet, chef opérateur de La Marche de l’empereur, et Frédéric Heinrich, ingénieur du son et droniste. Une œuvre chorale pour mettre en lumière la collaboration vitale entre Adrien de Gerlache, Charcot, Amundsen, Scott et Shackleton.
Lors de ce voyage en Antarctique avec PONANT, avez-vous navigué dans le sillage de la Belgica ?
Pour notre tournage, nous avions emporté des photographies de l’époque pour retrouver les mêmes cadrages. Les paysages sont identiques. C’est inouï d’essayer d’imaginer le quotidien de l’équipage à cette époque face au froid et à ce saut dans l’inconnu, totalement livrés à eux-mêmes au milieu des glaces : la Belgica était un bateau en bois de 34 mètres avec un moteur de seulement 35 chevaux.
On se rend vite compte que ce sont toujours les éléments qui décident. Lors de notre retour par le passage de Drake, nous avons essuyé des creux de dix mètres avec des vents à 150 km/h. Depuis la passerelle, face aux vagues qui déferlaient jusqu’au cinquième pont, je me suis dit que la Belgica n’aurait tout simplement pas résisté à de telles conditions.
Votre grand-père Gaston de Gerlache évoquait une véritable « addiction » au Grand Sud…
L’Antarctique est un endroit unique au monde, inhabité, à l’exception des bases scientifiques, où les éléments se révèlent à l’état pur. Il y règne un silence profondément fascinant, qu’on ne vit nulle part ailleurs. Tous les explorateurs l’avouent : une fois ces paysages découverts, l’envie d’y retourner devient irrépressible.
Cette fascination traverse les époques. Malgré des épreuves terribles et des conditions inouïes, ces pionniers partageaient déjà ce même besoin viscéral de retrouver les glaces. C’est tout le paradoxe de ce continent : sa rudesse nous renvoie sans cesse à notre propre vulnérabilité, mais sa beauté absolue agit comme un véritable aimant.
Adrien de Gerlache, 1897 ©Gerlache Polar Memory
Portraits de famille
- Adrien de Gerlache (1866-1934) : marin et explorateur, il dirigea la première expédition scientifique en Antarctique à bord de la Belgica et vécu le premier hivernage, entre 1897 et 1899.
- Gaston de Gerlache (1919-2006) : aviateur et explorateur, il permit l’implication de la Belgique dans l’Année géophysique internationale en implantant une base de recherche scientifique en Antarctique, la base Roi Baudouin, en 1957 et 1958.
- Henri de Gerlache (1973) : auteur et réalisateur de nombreux films documentaires, il a grandi avec le Continent Blanc en toile de fond. En 2007, il réalise L’Antarctique en héritage, qui retrace à partir d’archives inédites et de témoignages exceptionnels, l’aventure de ses aïeux à la découverte de l’Antarctique.
Comment percevez-vous votre rôle en tant que documentariste ?
Loin de moi l’envie de passer pour un donneur de leçons. Je préfère raconter des histoires qui emportent les gens. J’ai partagé mon film « L’Antarctique en héritage » à bord de L’Austral, sur les lieux mêmes de l’histoire. J’ai pu constater que le public, qui retient souvent l’idée d’un continent blanc et quelques noms tels que Roald Amundsen ou Robert Falcon Scott, découvre alors avec fascination une aventure infiniment plus diversifiée et collective.
Ce qui les frappe le plus, c’est l’absence totale de moyens communication à l’époque. Malgré les nombreux échanges entre eux avant le départ, une fois embarqués, aucune certitude quant à la date de retour et aucun moyen de transmettre des alertes. À travers mes documentaires, j’essaie de transmettre l’idée que face à l’urgence climatique actuelle, l’humanité va devoir faire preuve de la même incroyable capacité d’adaptation.
Si vous jetiez une bouteille dans la mer du temps, que diriez-vous à votre arrière-grand-père Adrien de Gerlache ?
Je lui dirais : « Tiens bon, tu vas t’en sortir ! » Durant la nuit polaire de leur hivernage, ils ont connu un décès et ont eu de vrais doutes sur leurs chances de survie. Bloqués dans la banquise, ils n’ont réussi à se libérer qu’en mars de l’année suivante, ce qui est extrêmement tard dans la saison. Leur grande peur était de devoir affronter une année supplémentaire dans les glaces.
Une telle épreuve aurait été fatale pour beaucoup, tant le manque de vivres, la rudesse des conditions et la détresse psychologique étaient immenses. Mais il a tenu bon. Il s’en est très bien sorti, ouvrant ainsi la voie à toutes ces formidables expéditions qui ont suivi. C’est dans le sillage de ce succès et grâce à une correspondance régulière que des hommes comme Jean-Baptiste Charcot, Robert Falcon Scott ou Ernest Shackleton se sont ensuite illustrés à leur tour sur le Continent Blanc.
Crédits photos : CLPB/Belgica films ; Gerlache Polar Memory ; StudioPONANT/Sarah Leïla Payan ; Romain Farge ; Sylvain Adenot ; Olivier Blaud
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