Une autre manière d’habiter l’Arctique
Dans l’extrême nord du Groenland, là où la glace dessine l’horizon et où le silence semble tout envelopper, les Inughuit vivent en lien étroit avec leur environnement. Anthropologue et guide-conférencière, Christiane Drieux observe depuis plus de 25 ans ces communautés parmi les plus isolées de la planète, dont le mode de vie révèle un rapport particulier au temps, à la transmission et au vivant.
Christiane Drieux, comprendre un monde à part
D’abord orthophoniste et sportive de haut niveau en ski de fond, Christiane Drieux a parcouru les steppes d’Asie centrale et les déserts d’Afrique avant de se tourner vers les territoires du Grand Nord. Ses voyages l’ont menée jusqu’aux régions polaires, où elle consacre aujourd’hui ses recherches aux Inughuit du nord-ouest du Groenland, notamment à leurs savoirs liés à la chasse.
Que découvre-t-on en arrivant pour la première fois au nord du Groenland ?
Ce qui frappe immédiatement, c’est l’immensité, bien sûr, mais aussi le silence. Un silence presque palpable, traversé par des sons inattendus, comme le craquement de la glace, et surtout les chiens. Plus que des aboiements, ce sont de véritables chants, quelque chose d’assez extraordinaire que l’on ne peut entendre que là-bas.
Inuit, Inughuit, Kalaallit : des réalités bien distinctes
Les Inuit désignent un ensemble de peuples du Haut-Arctique, du Groenland à l’Alaska, qui partagent des racines culturelles et linguistiques communes. Les Inughuit, eux, constituent un groupe beaucoup plus restreint, environ 700 à 800 personnes, vivant dans l’Avanersuaq, au nord-ouest du Groenland. Ils possèdent leur propre langue, l’Inuktun, ainsi que des spécificités culturelles liées à leur isolement. Quant aux Groenlandais, ils se définissent comme Kalaallit, le principal groupe ethnique de ce territoire. On peut ainsi être à la fois Groenlandais, Inuit et Inughuit, mais pas l’inverse.
Qu’est-ce qui rend la culture Inughuit si singulière ?
Leur isolement géographique a joué un rôle déterminant ; ils vivent entourés de barrières naturelles, l’immense front de cent kilomètres du glacier Humboldt au nord, la baie de Melville au sud, la calotte glaciaire à l’est et le détroit de Smith à l’ouest, qui ont longtemps limité les contacts avec l’extérieur. Les échanges avec l’Occident y sont donc plus récents que dans d’autres régions du Groenland ou de l’Arctique canadien et alaskien. Cela explique qu’ils aient conservé des pratiques et des modes de vie que d’autres populations inuites ont en partie perdus.
Quelle place occupe l’environnement dans le mode de vie des Inughuit ?
Les Inughuit ont conservé une forme de ligne de conduite, plus qu’une croyance, fondée sur l’idée d’un continuum entre l’environnement, l’animal et l’homme. De cette continuité découle un principe essentiel : le respect, à la fois de l’environnement et de l’animal.
Comment cela se traduit-il au quotidien ?
L’environnement répond aux trois besoins essentiels : se nourrir, se vêtir, se protéger. Il fournit à la fois la nourriture et les matériaux nécessaires, notamment en hiver, période durant laquelle les vêtements en peau de phoque, d’ours ou de renard restent les plus adaptées, mais régit plus largement l’ensemble des activités humaines. Chasse, pêche, déplacements et vie sociale suivent le rythme des saisons. En hiver, on circule sur la banquise, en été sur l’eau. Sans routes, les déplacements se font en bateau, en traîneau ou, plus récemment, en hélicoptère.
Cette relation étroite se retrouve jusque dans les prénoms. Dans l’Avanersuaq, beaucoup évoquent des éléments naturels, plantes, animaux ou baies, mais aussi des qualités humaines. Niviarsiaq, par exemple, désigne l’épilobe arctique, également fleur nationale du Groenland.
Peut-on parler d’un rapport particulier à l’animal ?
Absolument. Lors d’une chasse au narval, un chasseur m’expliquait que l’animal s’était offert à lui. En le consommant, disait-il, le sang de l’animal se mêle au sien, le réchauffe et le renforce. On retrouve là une forme de symbiose entre l’homme et l’animal.
Qu’en est-il de l’alimentation des Inughuit ?
Les aliments traditionnels, comme le mattaaq, l’épiderme de narval, ou le kiviak, des oiseaux conservés dans une peau de phoque, se consomment au sol, avec les doigts ou la pointe du couteau, dans des gestes restés inchangés. À l’inverse, les produits venus de l’Occident se mangent à table, avec des couverts. Des pratiques qui coexistent et qui marquent une vraie différence avec le sud du Groenland.
Les Inughuit, des communautés longtemps isolées
Le premier contact des Inughuit avec l’Occident remonte à 1818, lors de l’expédition de l’explorateur britannique John Ross, mais reste ponctuel. Il faut attendre le début du XXe siècle pour voir s’établir des échanges plus durables, avec l’établissement d’une mission luthérienne en 1909, puis l’installation d’un comptoir commercial en 1910 par Knud Rasmussen. Au sud du Groenland en revanche, les contacts sont bien plus anciens. Ils remontent au Moyen Âge avec les Vikings, puis se renforcent au XVIIIe siècle avec les missionnaires, notamment Hans Egede en 1721. Ce décalage de près de deux siècles a profondément influencé les trajectoires culturelles entre le nord et le sud du territoire.
Comment les savoirs traditionnels se transmettent-ils ?
Les enfants sont très tôt mis en situation : ils observent, expérimentent, imitent. Cet apprentissage s’accompagne d’une responsabilisation précoce. On leur confie par exemple les jeunes chiots, à la fois pour socialiser les animaux et créer un lien avec ce qui deviendra un Compagnon de travail essentiel. Les filles participent également aux activités du quotidien, notamment à l’apprêtage des peaux et à la couture.
Par ailleurs, dans ces sociétés aujourd’hui évangélisées, les enfants suivent les rites de la religion luthérienne. La confirmation marque une étape importante : les garçons reçoivent alors un fusil, symbole de leur entrée dans l’âge adulte et de leur capacité à subvenir aux besoins de la communauté.
Comment s’organise la vie sociale chez les Inughuit ?
Elle est profondément liée aux saisons. En hiver, la vie se resserre dans les villages et s’organise autour des kaffemik, ces visites de maison en maison autour d’un café et de quelques gâteaux. Il ne s’agit pas pour autant d’invitations formelles : on vient, on s’assied, parfois en silence, l’essentiel étant de faire acte de présence. Ces visites peuvent se succéder tout au long de la journée, parfois cinq, six, sept fois, et entretiennent un lien social dense, qui permet de faire face collectivement à la rudesse de l’environnement.
Et en été ?
À la belle saison, le mouvement s’inverse. Les familles rejoignent des camps d’été ou de chasse, pour quelques jours ou plusieurs semaines. On y constitue des réserves et l’on prépare la viande pour l’hiver, en la faisant sécher ou en suivant différentes techniques ancestrales. Mais c’est aussi un moment de partage. Si un chasseur a été moins chanceux, le gibier est redistribué entre les familles. Et lorsqu’un chasseur revient au village, tous se retrouvent sur la plage, quelle que soit l’heure. Chacun reçoit un morceau, souvent consommé sur place. La chasse elle-même s’organise selon cette logique d’entraide, collective pour le gros gibier, individuelle pour le phoque.
Composer avec le monde moderne
En quelques décennies, le quotidien des Inughuit a profondément évolué. Motoneiges et quads facilitent désormais les déplacements pour la chasse et la pêche, tout en créant de nouveaux besoins, comme l’achat de carburant. Internet s’est également imposé, notamment via Facebook, devenu essentiel pour communiquer entre les villages malgré les conditions météo. Pour autant, une ligne demeure : adopter ce qui facilite le quotidien, sans renoncer aux traditions.
Cette relation au territoire et aux traditions est-elle la même ailleurs au Groenland, notamment sur la côte ouest ?
En réalité, plus on descend vers le sud, plus ces pratiques s’estompent. Sur la côte ouest, les traditions existent toujours, mais elles relèvent davantage d’un registre culturel que d’un véritable mode de vie, comme chez les Inughuit. Le costume national est porté lors des fêtes, les kaffemik se perpétuent, et la pêche reste centrale. La grande différence avec l’extrême nord, notamment autour de Qaanaaq et Thulé, tient à un mode de vie plus occidentalisé. Les populations sont mobiles, avec des bateaux à moteur et même des voitures, malgré l’absence de routes.
Les chiens occupent enfin une place à part : moins indispensables que dans le nord, mais toujours un marqueur identitaire. À Uummannaq comme dans la baie de Disko, nombreux sont ceux qui possèdent encore une petite meute pour les sorties hivernales.
Peut-on parler d’une identité propre à Uummannaq et à la région de Disko ?
Uummannaq, dont le nom signifie « le cœur », se distingue d’emblée par sa montagne reconnaissable entre mille et par un trait peu commun au Groenland : la ville a toujours conservé son nom d’origine, là où beaucoup d’autres ont été rebaptisées durant la colonisation.
Comme souvent au Groenland, la vie y reste à taille humaine, largement tournée vers la pêche. Autre particularité : l’absence d’aéroport. L’île est reliée à la baie de Disko, plus développée et ouverte au tourisme, par hélicoptère depuis l’île principale, ce qui renforce son caractère vraiment à part.
Crédits photos : ©C. Drieux ; ©PONANT / M.Kuhr / J. Fabro / V. Vauchelle ; ©StudioPONANT / T. Garnier / M. Monneret / O. Blaud / G. Robin ;
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