« Nous sommes tous des enfants de la mer ! »
Au-delà des atolls et lagons paradisiaques, voyager en Polynésie, c’est découvrir une culture millénaire, en plein renouveau depuis une quarantaine d’années. Focus sur « la Polynésie vue par un Polynésien », en compagnie de Tahiarii Pariente, guide-conférencier à bord du Paul Gauguin, consultant culturel et navigateur.
Tahiarii Yoram Pariente, passeur de culture
Né à Tahiti, Tahiarii Pariente a passé son enfance entre la Polynésie et les plages de la Manche, développant une passion pour la mer et la voile. Au début des années 2000, il retourne vers Raiatea, patrie de ses ancêtres, porté par la volonté de se former aux anciens savoirs afin de pouvoir, à son tour, les transmettre aux jeunes générations. Il se forme également à Hawaï à la navigation traditionnelle auprès de maîtres de cette pratique ancestrale.
Comment définir le peuple polynésien ? Quelles sont ses caractéristiques ?
Essaimé sur 23 millions de km2, des îles Cook à Hawaï et de la Nouvelle-Zélande à l’île de Pâques, le peuple polynésien est reconnu par l’Unesco comme le plus étendu de la planète. Croyances et mythologie, vieilles de 3 000 ans, sont partagées par la tradition orale dans l’ensemble du triangle polynésien. Bien que les Polynésiens se répartissent aujourd’hui en plusieurs nationalités, il s’agit d’un même peuple, avec une façon de voir le temps et l’espace très différente de la société occidentale.
Deux facteurs ont permis cette extraordinaire dimension spatio-temporelle : la langue et la science de la navigation. Le peuple polynésien est avant tout un ensemble linguistique, avec une intercompréhension entre les différents dialectes. C’est la langue marquisienne — aujourd’hui utilisée au quotidien aux Marquises — qui est considérée comme la « mère de toutes les langues polynésiennes ». C’est l’équivalent du latin pour les langues romanes.
Le triangle polynésien
Pouvez-vous nous parler de la navigation traditionnelle polynésienne ?
La mer est indissociable de l’identité polynésienne, nous sommes tous des enfants de la mer ! Pour voyager entre des îles minuscules, distantes de plusieurs milliers de kilomètres sur l’océan, les anciens ont développé une véritable science de la navigation, avec une architecture navale ultra-performante, et des embarcations adaptées aux vents et aux courants du Pacifique. Leurs connaissances en astronomie leur ont permis d’élaborer un système de guidage aux étoiles complexe et parfaitement fiable.
Ce sont les Hawaïens, auprès de qui je me suis formé, qui ont les premiers compris que le vecteur de la renaissance de l’identité culturelle polynésienne serait la navigation traditionnelle — notamment avec les voyages de la célèbre pirogue Hōkūleʻa dans les années 1970.
L’expédition historique Tavaru
Réunissant une flotte de grandes pirogues doubles océaniques à voile de plusieurs pays, le projet Tavaru initié en 2009 est exemplaire de la renaissance culturelle polynésienne. Il a fait revivre les savoirs ancestraux de la navigation traditionnelle pratiquée sans aucun instrument, boussole ou sextant, uniquement par l’observation des étoiles et planètes, vents, vagues, courants et oiseaux de mer.
L’objectif était aussi de renforcer les liens entre les peuples du Pacifique et de sensibiliser à la protection du milieu marin. En 2010, le Te Matau a Maui — avec à bord Tahiarii Pariente — a effectué la traversée d’Auckland (Nouvelle-Zélande) à Raivavae (îles Australes), avant de poursuivre jusqu’aux Fidji avec plusieurs escales, dont Raiatea où se trouve le marae sacré de Taputapuātea.
Quelles sont les influences qui définissent la société polynésienne moderne ?
Imaginez-vous en train de boire au même repas un verre de vin rouge, un verre de coca-cola et un verre d’eau de coco : les influences sont multiples !
Le vin rouge représente l’influence française : elle est particulièrement visible à Tahiti et aux Marquises. À Tahiti, le français est la langue d’usage, à la fois pour l’école et dans la plupart des familles. Aux Marquises, c’est le marquisien qui est parlé au quotidien, mais l’influence française se voit dans la religion. C’est en effet le catholicisme qui domine, ces îles isolées ayant été converties par les missionnaires, à la différence des îles de la Société majoritairement protestantes en raison des missions anglo-saxonnes du 19e siècle.
Le coca-cola ensuite, c’est bien sûr l’influence américaine, avec l’inclinaison vers un American way of life dans toute la Polynésie : burgers et pêche au gros.
L’eau de coco enfin, ce sont les traditions polynésiennes, qui connaissent depuis les années 1970 un renouveau progressif, après une longue période d’acculturation imposée par la colonisation.
Comment se matérialise le renouveau des traditions polynésiennes ?
Les pratiques culturelles avaient maintenu la cohérence de la société polynésienne jusqu’à l’arrivée des Occidentaux. Après une longue éclipse de plus d’un siècle, il y a aujourd’hui un renouveau de cette culture. Dans tout le triangle polynésien, des hommes et des femmes font vivre la danse, le tatouage, la sculpture, la musique… Il existe un courant artistique fécond de jeunes créateurs qui réinventent l’art traditionnel, à côté de pratiques plus traditionnelles — comme aux Marquises qui ont volontairement conservé un style plus primitif.
Notre culture est très inclusive, les Polynésiens sont toujours contents d’accueillir l’autre, à partir du moment où cet autre accepte notre identité. Pour moi il est important de contribuer à cette acceptation, par exemple en expliquant les symboles et la signification culturelle profonde du tatouage. Le tatouage pour un Polynésien, c’est surmonter la douleur pour graver la mémoire.
Qu’aimeriez-vous que les visiteurs en Polynésie retiennent de leur voyage ?
Avant tout, qu’il faut revenir ! À mon sens, plusieurs voyages sont nécessaires pour découvrir la diversité de chaque archipel du triangle polynésien. En tant que guide-conférencier natif, je souhaite emmener les visiteurs au-delà du folklore, pour qu’ils se laissent porter vers la culture profonde. Ce que les voyageurs découvrent ici les fait réfléchir à leur propre vie. La Polynésie élève la spiritualité, on me dit souvent qu’il y a un « avant » et un « après » ce voyage.
Crédits photos : ©StudioPONANT / J. Fabro, T. Garnier, E. Gontier ; ©PONANT / Tim Mckenna ; Tahiarii Pariente ; ©Roger Paperno
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