4 questions à... Pascal Bruckner | Magazine PONANT

Dans ses interviews confinement, Escales vous emmène à la rencontre de personnalités régulièrement présentes à bord des navires PONANT. Journaliste, philosophe, artiste ou essayiste, ils vous dévoilent leurs conseils et leurs indispensables pour mieux appréhender la situation.

La liberté reconquise est d’abord la liberté des petits pas, des gestes minuscules.

Pascal Bruckner

1
Vos conseils pour bien vivre cette période ?

Tout écrivain détient un privilège indu en cette période : il est confiné par nature. Il a besoin de calme, de concentration. Il n’y a donc aucun changement majeur à cette nuance près : cet isolement est d’habitude volontaire, maintenant il est subi.
Finalement ces deux mois seront passés à grande vitesse car je termine un essai et c’est exactement ce dont j’avais besoin pour l’achever.
Il y a des moments de panique quand on se réveille au milieu de la nuit et qu’on se croit atteint de tous les symptômes vus au Journal télévisé. Beaucoup de Français sont tombés malades par ouï dire, j’imagine, en cette période. Le matin dissipe la terreur et mon remède consiste à courir comme un hamster avec d’autres hamsters autour des places vides, des rues désertes.
Et à faire du piano dans un immeuble quasi abandonné en tapant sur le clavier à minuit sans vergogne.
Enfin n’oublions pas l’heure des repas : ils constituent vraiment le pilier de la réclusion. Le matin penser au déjeuner, à midi faire le menu du dîner tel est l’un des secrets d’un bon confinement. Je n’ai jamais partagé autant de recettes avec ma fille, mes copains, mon ex- femme, ma belle -fille, ma compagne confinée à Bruxelles et je sortirai de cette épreuve armé d’un savoir- faire culinaire bien supérieur à ce qu’il était auparavant.
J’ai repris, je l’avoue une addiction ancienne non à l’alcool mais aux glaces et il m’arrive de vider un pot entier d’un litre en une soirée. Sans remords ni douleurs.

2
Vos indispensables en cette période de confinement ?

L’indispensable dans ce type de situations est de trois ordres : une bibliothèque fournie où l’on peut piocher au hasard les innombrables livres qu’on n’a pas lus. Les polars sont pour moi un excellent remède à la peur et j’en ai dévoré plusieurs avec gourmandise.
Un abonnement aux plateformes de films et de séries pour se divertir des nouvelles alarmantes ou cauchemardesques.
Personnellement, je savoure les films d’horreur et les films catastrophe et j’avoue qu’ils m’apaisent dans une période de grande anxiété : je pense à l’excellente série Walking Dead ou au film Contagion. Mais Louis de Funés a été le véritable héros de cette période et j’ai revu presque tous ses films avec un immense plaisir.
Enfin il faut un ordinateur qui fonctionne et un téléphone qui sonne pour vous relier aux amis, à la famille, à votre conjoint si par malheur il ne partage pas cette épreuve avec vous. Certains jours je passe trois ou quatre heures au bout du fil. La circulation des messages, blagues débiles, scénarios absurdes fut l’une des surprises de ces deux mois. Certains ont montré un véritable génie dans le non- sens.
Cette période tragique où tant de mes proches ont été atteints par le virus- deux en sont morts- me semble aujourd’hui encore irréelle. Je n’ai pas l’impression d‘y être. C’est une parenthèse dans l’espace- temps, un cauchemar partagé par 4 milliards d’hommes dont on espère, à tort peut-être, sortir au plus vite. On y opère un partage entre le salut individuel, la manière de s’accommoder de l’épreuve et le salut collectif qui ne dépend pas de nous. J’écoute les débats, je participe à certains et je constate que nous sommes tous pris de court par l’événement qui nous terrasse, oscillant entre panique et frêle optimisme.
On peut le dire sans honte : c’était vraiment mieux avant, c’est-à-dire il y a deux mois.

3
Des alternatives pour nourrir sa culture ?

La Comédie française a mis en ligne les principales pièces du répertoire et j’ai revu par exemple Un fil à la patte de Feydeau déjà vu en salle avec l’incroyable Christian Eck qui est pour moi le plus grand acteur français actuel.
Le Carmen de Bizet monté par Roberto Alagna est également disponible dans une mise en scène décoiffante et superbe.

4
Vos projets post-confinement ?

Mes projets pour l’après ? Ils sont d’un grand prosaïsme. Aller au café, au restaurant, pouvoir traverser la Seine sans contrôle, courir dans les parcs ré ouverts, randonner en montagne, réunir tous les gens qu’on aime…
La liberté reconquise est d’abord la liberté des petits pas, des gestes minuscules.
Retrouver l’ordinaire comme s’il était extraordinaire.

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