L’âme d’une culture tissée au fil de l’eau
À l’abri d’une longue barrière de corail, le temps s’efface. Égrenés au large du Panama, les îlots de l’archipel des San Blas s’étirent en mer des Caraïbes. C’est sur ces rivages de sable blanc baignés d’eaux cristallines que vit le peuple Kuna. Une escale immersive où la douceur de vivre se mêle à l’art des molas, reflets de l’âme d’une société souveraine.
Un sanctuaire corallien en mer des Caraïbes
À l’approche des côtes panaméennes surgit un labyrinthe insulaire aux allures de bout du monde. L’archipel des San Blas n’est pas né des soubresauts volcaniques de la Terre, mais d’une patiente alchimie sous-marine. Un réseau de près de 400 îlots purement coralliens s’étirant sur quelque 300 kilomètres. Un paradis fragile où les atolls immaculés effleurent à peine la surface de l’eau.
Ici, l’exploration prend tout son sens. On ralentit le pas, bercé par le souffle des alizés. Le regard embrasse des lagons cristallins, de longues franges de sable blanc et d’épaisses cocoteraies. Selon l’office du tourisme du Panama, seules 49 de ces îles sont habitées, constituant le refuge de plus de 60 000 Kunas depuis le XVIe siècle. Mais leur présence sur l’isthme panaméen remonterait à l’ère précolombienne.
Le nom d’un peuple : Kuna ou Guna ?
Si la graphie « Kuna » reste la plus répandue dans les récits de voyage, l’alphabet natif de ce peuple ne comporte en réalité pas la lettre K. Soucieux de se réapproprier leur identité, ils ont changé pour Guna au début des années 2010. Désormais reconnus par l’État panaméen sous ce nom, ils administrent la comarca Guna Yala – « la terre des Gunas » –, véritable nom indigène de l’archipel. Comme le confirme la revue des Cahiers d’anthropologie sociale, ce statut juridique d’autonomie unique au Panama leur offre une juridiction propre pour préserver leurs terres et leurs coutumes.
Dans le secret d’une communauté de femmes
À terre, à la sobriété des habitations traditionnelles s’oppose l’incroyable flamboyance des femmes kunas. Leurs anneaux d’or, perles géométriques, foulards vifs et corsages chatoyants illuminent les chemins de sable. En flânant au gré des cahutes, on s’imprègne d’une atmosphère paisible organisée autour de la grande hutte communautaire, un espace solennel dédié aux prises de décision et aux chants rituels.
Et alors qu’au large, les hommes sont à la pêche en pirogue, les femmes orchestrent le village. Piliers d’une société matrilinéaire, elles sont les gardiennes de la terre et de l’héritage. Une organisation sociale longuement étudiée par l’anthropologue Michel Perrin qui, au micro de Radio France en 2001, décrivait une société à « l’étiquette rigoureuse, rythmée par les chants des sages et le travail manuel des femmes ».
Michel Perrin, l’ethnologue passeur de mondes
Directeur de recherche au CNRS et spécialiste des Kunas, l’anthropologue français Michel Perrin a consacré une large part de sa vie à déchiffrer l’art du mola. Auteur de l’ouvrage de référence Tableaux kuna, il fut l’un des tout premiers scientifiques à refuser de voir ces étoffes comme un simple objet de folklore exotique. Dans ses travaux fondateurs, il révèle un art pictural majeur fait de métamorphoses et de double lecture, soulignant que derrière chaque pièce de tissu se cachent l’inconscient collectif et les puissants mythes fondateurs de tout un peuple.
L’art du mola, l’étoffe de la résistance
Mais cette étoffe dépasse de loin le simple ornement. Derrière l’éclat des couleurs se tisse un acte de résistance viscéral. Un rempart contre l’assimilation et l’effacement de la culture kuna. « Moi, j’appelle cela un art de réaction, insiste Michel Perrin. C’est en réaction à une contrainte occidentale que le mola est devenu le symbole même de la kunaïté. » Un étendard identitaire farouchement préservé.
De la peau à l’étoffe, les secrets du mola
Au XVIIe siècle, c’est à même la peau que les femmes kunas traçaient des motifs géométriques à l’aide de teintures végétales. Contraintes de se vêtir par les missionnaires, elles ont choisi de transposer leur art sur du tissu. Une résistance exacerbée en 1925 lorsque le gouvernement panaméen tenta d’interdire ces tenues traditionnelles. Pour perpétuer leurs œuvres, les artisanes ont ainsi adopté la technique de l’appliqué inversé : elles superposent plusieurs étoffes colorées, incisent les couches supérieures pour révéler les teintes inférieures, puis cousent les contours d’infimes points invisibles. De véritables sculptures sur tissu.
Plongée dans l’imaginaire kuna
Asseyez-vous auprès de ces artisanes pour observer leurs créations de plus près. Le mola se fait alors livre ouvert sur l’imaginaire local, révélant un véritable alphabet plastique. On y découvre un bestiaire foisonnant où la faune et la flore côtoient des scènes du quotidien. Un art qui ne cherche pas à reproduire le réel, « mais à le signifier », rappelle Michel Perrin. S’y ajoute une esthétique labyrinthique, motifs sinueux inspirés des coraux, destinée à égarer les mauvais esprits.
Cet art pictural recèle également de profonds tabous, tel le serpent que les femmes refusent de représenter. « Il y a une analogie très forte entre l’aiguille utilisée pour coudre et les crocs de l’animal. » explique Michel Perrin. Plus que le motif, c’est l’acte même de coudre qui est chargé d’une redoutable puissance magique. Une spiritualité tissée à même la toile, où chaque couche de coton superposée fait écho aux strates de l’univers mythologique kuna.
Crédits photos : ©Studio PONANT/Nathalie Michel/Margot Sib/Margaux Coupez/Thibault Garnier
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